La souveraineté numérique n'est pas un repli sur soi, mais la capacité d'agir en toute souveraineté dans un monde interdépendant.
Tribune de Guy Parmelin, président de la Confédération suisse et chef du Département fédéral de l'économie, de la formation et de la recherche (EAER)
Traduit de son discours d’ouverture à la Conférence européenne de biologie computationnelle (ECCB) de 2026, organisée par le SIB (lire l’original en français)
La biologie computationnelle est devenue indispensable
Nous sommes désormais capables d’analyser les systèmes vivants à une échelle qui aurait été inimaginable il y a une génération. Mais plus la vie devient lisible, plus les questions se complexifient.
La biologie computationnelle se situe précisément à cette frontière, comme le montre clairement le thème de la 25e édition de l’ECCB. Nous devons mieux prévenir et traiter les maladies. Comprendre des mécanismes biologiques d’une complexité sans précédent. Anticiper l’évolution des agents pathogènes. Documenter l’érosion de la biodiversité. Et, dans chacun de ces domaines, transformer des volumes de données en connaissances fiables – et ces connaissances en décisions responsables.
La biologie computationnelle est devenue indispensable. Elle relie la génomique à la médecine. Elle rapproche la biologie structurale de la découverte de médicaments. Elle permet d’intégrer des données multi-omiques, de modéliser des systèmes complexes, de surveiller les agents pathogènes et de mieux comprendre les écosystèmes. Mais son importance va au-delà de ses applications. Elle transforme la manière même dont nous faisons de la science. Elle nous oblige à réfléchir simultanément aux données, aux modèles, à la puissance de calcul, aux infrastructures et aux normes, à la reproductibilité et, enfin et surtout, à la confiance.
La Suisse occupe une position de premier plan dans le domaine scientifique
Pour la Suisse, cette transformation est à la fois une opportunité et une responsabilité. Notre pays occupe une position de premier plan dans le domaine scientifique. Il le doit à la qualité de ses établissements d’enseignement supérieur, aux institutions du domaine des EPF, à ses hôpitaux universitaires, à ses centres de recherche et à des institutions telles que le SIB, dont l’expertise dépasse largement nos frontières.
Mais l’excellence scientifique n’est jamais acquise. Elle doit être construite et entretenue en permanence. Elle dépend des talents que nous formons jour après jour et de ceux que nous attirons.
Notre ouverture internationale et la liberté dont jouit la recherche en Suisse sont également des facteurs clés, tout comme notre capacité à produire, partager, sécuriser et interpréter des données de haute qualité. C’est pourquoi la Confédération investit dans la recherche et les infrastructures de données. Le Swiss Personalized Health Network en est un exemple. En collaboration avec les hôpitaux, les établissements d’enseignement supérieur et le SIB, il a contribué à la mise en place d’une infrastructure nationale qui rend les données de santé interopérables et exploitables à des fins de recherche, dans un cadre exigeant en matière de sécurité, de gouvernance et de protection des personnes.
Le Centre national suisse de supercalcul de Lugano en est un autre. Avec le supercalculateur Alps, la Suisse dispose désormais d’une infrastructure de calcul de très haut niveau. C’est sur Alps qu’a été entraîné Apertus, le grand modèle linguistique entièrement ouvert développé dans le cadre de l’Initiative suisse pour l’IA.
La souveraineté numérique dans un monde interdépendant
L’enjeu va toutefois au-delà de la puissance de calcul. Dans un secteur technologique marqué par la concentration des capacités, la Suisse doit conserver les moyens de comprendre les technologies dont elle dépend, de les développer, de les examiner de près et, si nécessaire, de les adapter à ses propres besoins. C’est ainsi que je conçois la souveraineté numérique : non pas comme un repli sur soi, mais comme la capacité d’agir en toute souveraineté dans un monde interdépendant.
L'IA ne peut pas dicter nos choix
L’intelligence artificielle rend la question encore plus pressante, car elle est capable de détecter des tendances dans des volumes de données qu’aucun esprit humain ne pourrait explorer à lui seul. Elle peut accélérer la formulation d’hypothèses, améliorer certains modèles prédictifs et mettre en lumière des liens inattendus. Mais elle ne supprime ni l’incertitude, ni le jugement, ni la responsabilité.
Les données peuvent être abondantes sans pour autant être représentatives. Un modèle peut donner de bons résultats sans être explicable. Une prédiction peut être statistiquement solide sans pour autant suffire à fonder une décision. Et une optimisation peut être techniquement remarquable tout en poursuivant un objectif que nous n’aurions peut-être jamais dû choisir. C’est pourquoi la place de l’être humain reste centrale. Non pas parce que les humains devraient faire ce que les machines font mieux, mais parce qu’aucun algorithme ne peut légitimement déterminer, à notre place, quels objectifs une société doit poursuivre. L’intelligence artificielle ne peut dicter nos choix.
Ce point est crucial en matière de santé. Derrière chaque ensemble de données se cache une personne. Chaque séquence génomique raconte une histoire biologique. Chaque décision clinique concerne un patient. Cette distinction est également fondamentale pour la biodiversité. Les modèles peuvent nous montrer ce que nous risquons de perdre. Ils peuvent mettre en lumière les conséquences de nos décisions. Mais ils ne peuvent pas décider à notre place de ce que nous voulons préserver, ni de la responsabilité que nous voulons assumer envers les générations futures.
« La science sans conscience n'est que la ruine de l'âme. »
La confiance dont j’ai parlé plus haut devient ainsi une infrastructure aussi essentielle que les centres de données ou les supercalculateurs. Elle nécessite des technologies fiables, transparentes et ouvertes à l’examen scientifique. Elle exige des normes communes, une gouvernance rigoureuse des données et la possibilité de vérifier les résultats. Elle requiert également un dialogue constant entre scientifiques, médecins, ingénieurs, décideurs politiques et institutions publiques.
C’est précisément là que réside l’intérêt d’une conférence comme l’ECCB. Pendant quelques jours, Genève, notre ville internationale, rassemble des disciplines, des institutions et des pays autour d’un seul impératif : faire progresser les connaissances en confrontant les résultats, en partageant les idées et en coopérant. Cette culture scientifique de l’échange revêt une importance particulière aujourd’hui. Aucune nation, aucune institution ni aucune discipline ne peut, à elle seule, relever les défis auxquels l’ECCB s’attaque.
Nous entrons dans une ère où notre capacité à observer, modéliser et transformer les systèmes vivants progresse à une vitesse phénoménale. Ce pouvoir ouvre d’immenses perspectives – et nous impose des exigences à la hauteur de celles-ci. C’est là qu’intervient notre capacité à transformer la connaissance en progrès, le pouvoir en responsabilité et l’innovation en confiance.
En bref, le défi ne se mesure pas au volume de données, à la vitesse de calcul ou à la précision des modèles. C’est un défi humain, qui nous rappelle la valeur intemporelle du vieil adage de Rabelais : « La science sans conscience n’est que la ruine de l’âme. »
Reference(s)
Photos :
Nicolas Righetti | lundi 13
Raphael Moser